CRITIQUES de FILMS

 

No such thing

Réalisateur : Hal Hartley
Acteurs : Sarah Polley, Robert John Burke, Helen Mirren, Julie Christie...
Année : 2001

Il y a des cinéastes qui fascinent parce qu'ils suivent une idée fixe, parce que leurs films répondent à une même logique interne. On sait Peter Greenaway attiré par le scabreux et la provocation, Hal Hartley, lui, se fait à chaque fois le chantre des situations loufoques traitées avec le plus grand sérieux. Avec No Such Thing il nous offre un film ovni, entre humour décalé et réflexion philosophique. En ouverture, un monstre. Un monstre tellement grotesque qu'on le croit échappé de Star Trek: hideux, épouvantable, et affublé de cornes. Un monstre pourtant doué de parole, et vêtu normalement, à l'humaine, pourrait-on dire… Il déblatère des insanités contre la race humaine, crache sa haine dans un magnétophone, tandis qu'à ses côtés gisent des corps sans vie. Un vrai monstre, qui tue des hommes, qui boit de la bière en insultant le monde, dans une cabane au fin fond de l'Islande. L'intrusion de la modernité - appareil électronique, habits familiers, alcool - dans ce qui est d'ordinaire réservé au fantastique - un monstre - nous plonge donc d'entrée de jeu dans un désarroi profond. Après tout, 'there's no such thing [as a monster]' (les monstres, ça n'existe pas)…

Surtout qu'ensuite, Hal Hartley nous jette au plein cœur de New York, au siège d'une chaîne de télévison bruyante et agitée. Béatrice, une jeune fille qui ressemble étrangement à Julianne Moore - il s'agit de l'héroïne des Beaux Lendemains d'Atom Egoyan, Sarah Polley - y est stagiaire depuis plusieurs mois. Sa mine fraîche et innocente contraste furieusement avec celles des autres employés, blasées et cyniques. La réunion du matin où les collaborateurs recherchent fébrilement une nouvelle terrible à assener pour faire scandale, et accessoirement, de l'audience, est terriblement drôle tout en soulignant discrètement l'état de dégénérescence des médias pour qui information doit forcément rimer avec sensation. Le chef d'orchestre de ces délibérations, la femme d'affaire sans cœur ni loi jouée par Helen Mirren, rejette avec cynisme toutes les propositions de ses collègues, jusqu'à ce que la timide Béatrice, cantonnée à la cafetière, suggère de partir enquêter sur la disparition d'une équipe de télévision en Finlande. Il s'avère que son fiancé faisait partie de l'expédition en question. A partir de là, tout s'enchaîne de manière inattendue - et donc très drôle.

Béatrice persuade sa supérieure de la laisser partir effectuer l'enquête. Manque de chance, son avion doit être détourné, elle devra passer par les villes du monde entier pour atterrir finalement en Islande. Soit. Manque de chance, encore. Son vol est victime d'un crash et sombre en plein océan. Une seule survivante. Elle, bien entendu. Dans un état critique. Elle est soignée dans un hôpital par un médecin attentif, jouée par Julie Christie. Pour pouvoir remarcher, elle accepte de subir une opération exceptionnelle, tentée une seule fois auparavant, sans succès: l'opération exige en effet une résistance inouïe à la douleur, qui risque de tuer le patient. Ce moment est atroce: Hal Hartley s'efforce de communiquer la douleur de son héroïne en s'attardant sur son visage dont la beauté est défigurée par les grimaces. Finalement sur pied, elle entreprend son voyage au bout du monde, simplement reporté. La suite ressemble à une version modernisée de la Belle et de la Bête - Béatrice et le monstre dans un tête-à-tête implacable - avant de prendre une tournure plus sociale, avec une dénonciation du manque de déontologie des média - le monstre est amené à New York où il est désacralisé et, faute d'être mortel, endure les pires souffrances au titre de la recherche scientifique. Hal Hartley conclut sur une note plus métaphysique: comment faire mourir un être magique immortel?

Finalement, quand on cherche à analyser le film, on ne peut être que frappé par l'extraordinaire vitalité qui s'en dégage: tour à tour féroce et dénonciateur, ironique et tendre, No such thing séduit par son originalité qui consiste à associer humour, gravité et poésie, sans aucune vergogne, et avec un réel sens du récit.
Caro

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