CRITIQUES de FILMS

 

Va savoir/Who Knows ? : le film et sa doublure

Réalisateur : Jacques Rivette
Acteurs : Jeanne Balibar, Sergio Castellitto, Jacques Bonaffé, Hélène De Fougerolles, Marianne Basler...
Année : 2000

À chaque festival c’est la même chose : on ramène avec ses bagages mal pliés le souvenir de quelques films, à peine froissés. Comme une gourde de Lourdes ou une tour de Pise miniature, ils trônent ensuite en bonne place sur la cheminée de nos mémoires.

Parfois des curiosités ou des raretés, souvent de bonnes surprises, ces films deviennent vite nos films. D’abord parce que personne ne les a encore vus. Ensuite parce que, le plus souvent, ce sont les films dont on cherche vainement, le plus longtemps, la trace dans les comptes-rendus des revues. Les coups de foudre cannois laissent la curieuse impression d’avoir été rêvés.
Un jour, beaucoup plus tard, le film – son film – sort. Dois-je y aller ? Il aura changé, pris des rides ou au moins un peu de poids. Je devais avoir bu… Non, mieux vaut garder de la distance. Des fois même, les distributeurs l’ont défiguré, reformaté, dégraissé pour qu’il trouve son public (combien de films ressortent de Cannes avec leurs 20 minutes de moins ?).

Mon favori, à moi, cette année, c’était Va savoir, de Jacques Rivette, projeté en compétition officielle et visible depuis le 10 octobre.

Aucun doute, le film aura gardé ses petites longueurs ravissantes, ses plans posés et installés au cadre inamovible, et dedans la légèreté d’une troupe de comédiens parfaits et heureux. Les mots claqueront toujours juste, pile, calés dans les mouvements. J’imagine que les blagues et les situations, me faisant rire aux éclats, sauront jouer leur rôle, discrètement, de divertissement, jusqu’à la chute, en forme de duel (et de chute).
Et l’intrigue, une nouvelle fois, va se nouer autour de moi, comme un nœud en coulisse.

Mais moi, ce film que j’adore, je l’ai vu le premier. C’est devenu mon souvenir, sans un grain de poussière, parce que sa projection, déjà, fut un événement…
Chaque année c’est la même chose : le festival de Cannes se donne de faux airs de Deauville. L’an passé avec Esther Kahn, il y a deux ans grâce à Tout sur ma mère et cette année deux fois même (pendant Va savoir et Je rentre à la maison), les films à deux pas de la mer montent sur les planches.
À la fin de la projection, le metteur en scène debout, entouré de sa troupe de comédiens, les saluts au public, les spectateurs debout (une vraie ovation, spontanée, sans standing) : mon souvenir n’est pas une bête reproduction, badge ou poster. Du film, ce soir-là, on a vu l’original. Comme un tableau florentin, l’œuvre était entière, elle avait son cadre : nous avions assisté à une représentation de cinéma.

Un autre détail, anodin pour les habitués, ajoute encore à mon souvenir une pointe de saveur à la perfection. Le film, en français, était comme le veut la coutume sous-titré en anglais.
Ce n’est pas tout à fait Va savoir que j’ai vu à Cannes, mais l’original et son double, qu’en même temps malgré moi j’ai lu : Who Knows ? a film by Jack Rivette.
Étonnant de voir comme la copie sous-titrée cannoise se marierait bien avec celle que l’on projette partout en France… Dans ce film, où chacun cherche son double, Rivette use de ruses et de finesses pour nous mener à bien. L’humour n’est pas que dans les mots, mais se glisse aussi, dans l’ombre, dans leur mise en scène. Le meilleur exemple sera le plus exquis : Je vais réfléchir ! lance l’amant éconduit, et faisant sur sa lancée demi-tour, passe illico devant le miroir du corridor.
Ainsi, presque malgré lui, sans effets spectaculaires, Va savoir nous dévoilait son cousin d’outre-Manche ...où l’on découvrait des glissements de sens involontaires – Qui sait ? dit-on une fois, ce qui du coup donne au film écrit dans l’image, celui des sous-titres, son titre au mauvais moment, bien avant le vrai Va savoir ! – mais aussi des rimes impromptues – pendant que les allitérations se déclament avec soin, le sous-titre bégaye parfois plaisamment.
Je me souviens ainsi d’avoir lu, comme une fugace résurrection de l’animal cher à Lewis Carroll : I do, Do.
Même ça, ce détail fortuit, l’élégant parasite, je l’ai adoré.

De vrais souvenirs, un vrai coup de foudre… qui sait ?
Au dernier soir du festival, on m’a volé mes affaires, mes papiers, mes carnets.
Cette année, je suis rentré les bagages et le cœur légers.
Peel

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